Abraham Lincoln ou la puissance négociatrice d’un médiateur

« Am I not destroying an enemy when I make a friend of him? ».

Cette phrase attribuée à Abraham Lincoln est souvent citée comme réponse à ceux qui lui reprochaient sa douceur envers ses opposants. Elle est emblématique de sa personnalité, en tous cas. C’est ce que nous allons explorer dans ce qui suit.

Repères biographiques

Abraham Lincoln naît en 1809 dans une cabane de rondins du Kentucky, au sein d’une famille pauvre. Il passe son enfance à aider sa famille dans les champs. À l’âge de 9 ans, il perd sa mère.

Il étudie par intermittence, enchaîne les petits boulots comme matelot, magasinier, postier, surveillant… et apprend le droit par ses propres moyens. En 1836, il réussit l’examen du barreau. En 1946, il est élu à la Chambre des Représentants des États-Unis à Washington et s’oppose à la guerre contre le Mexique. Ce fut un homme de loi exemplaire.

Très engagé pour l’abolition de l’esclavage, il est choisi par les Républicains pour l’élection présidentielle de 1860. Ainsi, Abraham devient le 16e président des États-Unis avec 39,9% des voix, les démocrates étant divisés. Sitôt son élection, sept États font sécession, puis six autres les rejoignent pour former les États Confédérés d’Amérique que Lincoln refuse de reconnaître. La guerre de Sécession est déclarée.

Son mandat est dominé par un enjeu central : empêcher la dislocation de l’Union tout en donnant à la guerre une dimension morale – notamment par la Proclamation d’émancipation (promulguée en 1863) qui abolit l’esclavage, même si elle ne deviendra effective pour les Confédérés qu’après la mort de Lincoln (en décembre 1865). Il se solde par un échec avec le refus des forces confédérées de revenir dans l’Union.

Lincoln prépare alors sa réélection. Fin politicien, il rassemble autour de lui les principales factions du Parti républicain ainsi que certains démocrates. Après moultes péripéties, et quelques victoires clés contre les Sudistes, il est réélu haut la main (à 78%). Le 9 avril 1865, la guerre de Sécession s’arrête, les Confédérés capitulent.

Malheureusement, 6 jours plus tard à Washington, Lincoln est abattu d’une balle dans la nuque, tirée à bout portan par un sympathisant des Confédérés.

Lincoln, un profil NEUF ?

Le premier discours d’investiture d’Abraham Lincoln se termine sur un appel à l’apaisement : « We are not enemies, but friends. We must not be enemies. »

Notre hypothèse est que Lincoln est un leader de type 9 – un médiateur, un fin négociateur.

Chez Lincoln, on retrouve en effet :

  • une obsession de l’Union comme bien supérieur, affirmée dès le premier discours d’investiture.
  • un art de travailler avec des rivaux politiques au sein de son cabinet, une véritable « team of rivals ». Lincoln n’a pas choisi son équipe à l’affect, mais pour leurs compétences et leurs qualités intrinsèques. Il s’est entouré de personnes à fort égo. Il les écoutait, s’adaptait à chacun, avait une réponse et une attitude spécifiques avec chacun. Ainsi, l’un des membres de son cabinet, le fameux Chase, qui s’agaçait souvent contre l’autorité de Lincoln, reconnut : « Le président m’a toujours traité avec la plus grande gentillesse et a toujours fait preuve d’une telle impartialité, d’une telle droiture dans ses intentions, que je ne me suis pas trouvé capable de ne plus lui accorder ma confiance… Alors je continue de travailler. »
  • une lente détermination, obstinée, presque têtue : Frédérick Douglass dira de lui qu’il n’était pas homme « à faire marche arrière ». Cela s’illustre parfaitement par la Proclamation d’Émancipation qu’il commença à rédiger en 1862.
  • une capacité à absorber tensions et critiques sans éclats publics, à entendre et à concilier des contraires. Gidéon Welles, secrétaire à la Marine, témoigne que Lincoln déclara comprendre totalement qu’il y ait des « divergences au sein du cabinet concernant l’esclavage » et qu’il fit bon accueil aux suggestions qui suivirent la lecture confidentielle. Cela lui était si naturel…. « Sa manière de prendre des décisions, qui lui venait de sa capacité si particulière à concevoir simultanément une multitude de points de vue, peut sembler laborieuse à certains points, mais dès lors qu’il s’était enfin résolu à agir, il n’était plus question de savoir quoi faire, mais seulement quand », écrit Doris Kerns Goodwin (HBR 2019).
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des qualités souvent relevées par ses propres soldats : tolérance, empathie, fiabilité, bienveillance, humilité, cohérence, discipline, générosité, accessibilité, patience, prudence, compassion paternelle pour « sa famille élargie » et maîtrise émotionnelle.

La fameuse formule que Martin Luther King Jr a mis dans la bouche de Lincoln sous la forme : « Madam, do I not destroy my enemies when I make them my friends? », apparaît dans Strength to Love (1963). MLK l’utilise pour illustrer le pouvoir de l’amour rédempteur : Lincoln parlait gentiment du Sud pendant la guerre civile, malgré l’amertume, et répondait ainsi à une critique choquée.

Authentique ou non, elle colle à son style : intégrer ses rivaux plutôt que les écraser, comme dans son « team of rivals ».

Tout ceci est typique d’un profil 9 dont le moteur principal est l’harmonie, le pouvoir de l’universel dans lequel il n’y a ni mécontents, ni perdants. Autrement dit : neutraliser le conflit en incluant l’autre dans un cadre partagé, plutôt qu’en cherchant à le vaincre par la force frontale.

Un Instinctif qui cherche à contenir la tension plutôt que la briser

Revisitons Lincoln : c’est un instinctif qui canalise la colère pour préserver le cadre plutôt que pour attaquer. Dans son premier discours d’investiture, il refuse de traiter les États du Sud comme des ennemis définitifs, les affublant plutôt de titres honorifiques :  better angels of our nature (« meilleurs anges de notre nature », parlant à leur égard de bonds of affection (« liens d’affection »).

Son instinct se manifeste surtout par :

  • son aspiration au pouvoir ;
  • son attachement au cadre constitutionnel et à l’Union comme entité à protéger ;
  • sa volonté de garder le contrôle de la situation en limitant l’escalade symbolique : ne pas faire de la guerre une vengeance, mais une lutte pour préserver et redéfinir la Nation.

Chez Lincoln, l’émotionnel est en support. Ses biographes soulignent tous :

  • une grande empathie, une capacité à comprendre les besoins, les motivations et les peurs de ses interlocuteurs. Il se mettait facilement à la place des autres, ce qui le rendait très forts en négociation.
  • une attention à ne pas humilier l’adversaire, même dans la victoire, ce qui transparaît dans sa volonté de réconciliation avec le Sud à la fin de la guerre.

Par exemple, pour assurer sa réélection en 1864, « il passait plusieurs heures par semaine à s’entretenir avec des hommes politiques de tout le pays et usa de ses relations aussi bien pour maintenir unies les différentes factions du parti que pour se doter d’une assise solide favorable à sa politique et contrer les efforts des radicaux qui souhaitaient le retirer du ticket présidentiel »

Le mental apparaît en troisième position, comme un outil au service de la cause plutôt que comme moteur principal. On le voit dans le choix du timing de la Proclamation d’Émancipation, annoncée après la bataille d’Antietam en septembre 1862, une fois obtenue une victoire militaire permettant de la légitimer.

Nous pouvons faire l’hypothèse d’un NEUF variante µ, i.e. « Instinctif – Émotionnel – Mental ».

Le 9 µ qui s’intègre en 6

Tout au long de sa présidence, Lincoln met l’Union et la Constitution au-dessus de ses intérêts personnels, comme en témoignent ses messages au Congrès et ses discours de guerre.
Il accepte de rester impopulaire auprès de certains camps (abolitionnistes impatients, modérés inquiets) tant qu’il juge ses décisions cohérentes avec la survie du pays et l’évolution morale qu’il poursuit. Il donne la priorité à la cohésion du groupe national, même au prix d’un grand coût intérieur. Il est fidèle à une cause supérieure (l’Union, puis une Union « new birth of freedom ») plutôt qu’à son image.

Lincoln s’intègre bien en 6 : loyauté, courage, sens du devoir vis-à-vis du groupe.

Son discours de Gettysburg, prononcé le 19 novembre 1863, en est un exemple : 2 minutes pour recadrer un pays.

À Gettysburg, l’orateur principal Edward Everett parle pendant près de deux heures ; Lincoln, lui, se contente de quelques phrases qui ne durent que quelques minutes, selon les récits de l’époque. Il y reformule le sens de la guerre : non comme simple conflit entre États, mais comme test de la capacité d’une Nation « conçue dans la liberté » à survivre, et comme « nouvelle naissance de la liberté » pour que « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ne disparaisse pas de la terre ».

Son Ombre : la mélancolie

La 9 µ sous pression se met en retrait intérieur, en rumination, ressent une grande fatigue morale. Le 9µ se désintègre en 3, un émotionnel. Il peut partir en dépression, par manque de reconnaissance.

Les biographes évoquent la « melancholy » de Lincoln, une tristesse profonde et récurrente.

On retrouve chez lui :

  • une tendance à porter seul le poids des décisions, à s’isoler émotionnellement ;
  • une usure psychique liée à la durée et à la violence du conflit, visible dans les témoignages sur son visage marqué et son épuisement à la fin de la guerre.

En résumé “Je suis un NEUF µ” – Version Lincoln

Je suis un NEUF µInstinctif – Émotionnel – Mental

  • Je sens physiquement les fractures du groupe et je cherche à les apaiser.
  • Je lis les émotions des autres et j’essaie de préserver un climat supportable.
  • Je mets mon intelligence au service d’une cause commune plutôt qu’au service de ma réussite personnelle.

Mon côté lumineux (avec l’intégration en 6):

  • Je suis unifiant : je rappelle ce qui nous relie quand tout nous sépare.
  • Je suis loyal : je reste fidèle à la cause, même quand c’est coûteux.
  • Je suis calme au cœur de la tempête : je peux absorber les tensions sans les renvoyer.
  • Je deviens courageux, responsable, protecteur du groupe.
  • Je ne me contente plus de préserver la paix : je défends activement le cadre commun.
  • Je suis prêt à prendre des décisions difficiles pour le bien de l’ensemble.

Mon ombre (avec la désintégration en 3)

  • Je peux m’oublier entièrement dans la mission.
  • Je peux m’épuiser à porter le collectif sans prendre soin de moi.
  • Je peux me retirer dans la mélancolie et donner l’impression de ne plus être là.
  • Je rumine, je me replie, je porte tout à l’intérieur.
  • Je peux perdre mon énergie et m’enliser dans la lassitude.
  • J’ai du mal à rester vraiment présent à moi-même.