« Pleurer, c’est vilain. »
Cette phrase, lâchée par Valérie Lemercier dans un entretien à Télérama (janvier 2013) et reprise en couverture sous le titre « Sauvés par le rire ? », dit presque tout d’elle.
Là où d’autres voient dans les larmes une émotion noble, elle y voit quelque chose de laid : « Les larmes, c’est un signe qu’on envoie, un code social : on pleure pour être vu par quelqu’un. »
Chez elle, le rire n’est pas décoratif : il sert à alléger, à déplacer, parfois à ne pas être engloutie. Quand le réel devient trop lourd, elle lui ajoute une porte de sortie, et cette porte s’ouvre toujours par le rire. C’est ce que nous allons explorer.
Repères biographiques
Valérie Lemercier naît en 1964 à Dieppe, en Seine-Maritime, dans une famille d’agriculteurs normands, deuxième d’une fratrie de quatre filles : « l’entre-deux », dit-elle. En 1984, elle « monte » à Paris : elle gagne sa vie comme hôtesse commerciale dans les grands magasins de luxe tout en se rêvant comédienne. Elle y observe « plein de femmes qui passaient leurs journées là parce qu’elles n’avaient rien d’autre à faire ». Ce théâtre social la fascine déjà.
En 1988, elle apparaît dans la série Palace, puis crée son premier « one woman show » en 1989. Le succès populaire éclate en 1993 avec Les Visiteurs de Jean-Marie Poiré (13 millions d’entrées). Passée à la réalisation, elle signe Palais royal ! en 2005, enchaîne les one-woman-shows et réalise 100 % Cachemire en 2013, inspiré d’un fait divers. En 2021, elle remporte le César de la meilleure actrice pour Aline, son hommage à Céline Dion.
Actrice, autrice, metteuse en scène, réalisatrice, dessinatrice : elle papillonne d’un registre à l’autre sans jamais se laisser enfermer dans un rôle ou une posture. Ainsi lors de l’année 2012, elle figure dans pas moins de quatre films.
Valérie Lemercier, un profil SEPT ?
Notre hypothèse est que Valérie Lemercier est un profil de type 7 : une Épicurienne, dont la devise pourrait être « Je m’amuse, je profite de la vie donc je suis ». Son moteur se met en marche par la quête de son carburant : les plaisirs et les possibles. Il avance aussi en fuyant la souffrance et le manque.
Chez Valérie, on retrouve en effet :
- la fuite de la douleur érigée en méthode. « Moi, je sais très bien éviter de souffrir. J’ai des sas, je me referme et… ça marche : je ne souffre pas ! » Elle affirme ne pas avoir pleuré « depuis [ses] 18 ans » (ou presque) et refuse les larmes à l’écran : « Je ne veux pas pleurer, je refuse de le faire. » Cela peut illustrer une forme de fausseté chez le profil 7, qui maintient un optimisme de façade en niant sa propre souffrance.
- le rire comme rôle réparateur, pas seulement comme plaisir. Sa mère, très dépressive, était « en larmes » à chaque repas ; au milieu de ces « repas pesants », la petite Valérie s’invente un rôle qu’elle n’a jamais quitté : « Ma place, c’était, depuis toute petite, d’amuser la galerie… Dès que c’est lourd, il faut toujours faire diversion, il faut toujours faire rire. » L’humour lui sert même à « tourner autour du pot pour dire les choses… sans les dire vraiment ». La même logique gouverne sa joie « fabriquée », artisanale : « Si je vais mal, donnez-moi du linge à repasser. »
- le rire comme énergie vitale. Elle collectionne les fous rires, les rejoue, les remonte : « J’ai prélevé dans des fou-rires intempestifs… je fais même les chiens. » Enfant, déjà, elle était « complètement happée par les gens », fascinée par les inconnus des tables voisines, qu’elle imitait.
- l’art de transformer le sordide en jeu. Les faits divers les plus noirs (l’adoption de 100 % Cachemire, l’affaire Bettencourt) deviennent comédie : « J’ai ajouté beaucoup de rebondissements, je me suis efforcée de faire passer l’impassable. » Elle l’assume : « J’ai tendance à refuser de me mouiller, à “glisser” sur les sujets ou à les rendre immédiatement comiques. »
Cela peut illustrer ici la rationalisation, mécanisme de défense du 7.
- le papillonnage et le besoin de liberté. Quatre films en une année, des spectacles, des réalisations… Le 7 est un « papillon mental qui butine au gré des vents ». Et il supporte mal l’entrave : « J’ai un besoin immense de liberté. Je peux devenir très agressive si je n’ai pas un espace à moi. » Elle refuse de dépendre des autres (« Je ne dépends pas du désir des metteurs en scène ») et « se garde toujours des portes de sortie ». Le plus indépendant de tous les profils !
Tout ceci est typique d’un profil 7 dont le défaut majeur est la gourmandise : non pas la gloutonnerie triviale, mais un appétit démesuré pour les plaisirs et leur planification et la fuite de tout ce qui pèse.
Valérie confesse : « J’aime beaucoup consommer, pour moi c’est un vrai plaisir ».
Un Mental qui rêve plus qu’il n’agit : la variante µ
Le 7 est un mental intériorisé : son énergie part dans la tête, anticipe, combine, imagine des « meilleurs possibles » pour apaiser une anxiété de fond. Car le 7 est d’abord un anxieux : « J’ai peur de tout », confie-t-elle, et de « grands moments d’angoisse » la saisissent chaque fois qu’elle doit quitter son domicile. Elle tente de les contrôler en se préparant très longtemps à l’avance. « Une fois dehors, je n’ai plus peur de rien. »
Sa vie, résume-t-elle, est « un mélange entre peur et lâchage ».
Son amie Nathalie Baye le confirmait : elle est « aussi légère qu’elle peut être angoissée ».
Mais tous les 7 ne se ressemblent pas.
La hiérarchie de ses intelligences dessine une variante. Là où le SEPT α (un Richard Branson, « flambeur » et commercial plus axé sur l’agir) mobilise volontiers l’instinctif et passe à l’action, Valérie Lemercier relève plutôt du SEPT µ, de structure Mentale – Émotionnelle – Instinctive. Ce SEPT émotionnel sous-utilise l’instinctif :
- le mental domine : génération d’idées, plans multiples, plaisir de « refaire le monde » et de tout transformer en récit.
- l’émotionnel vient en soutien : elle intègre les autres dans sa recherche du plaisir, pratique un humour « plus fin, plus ironique », et elle est lucide sur sa propre mécanique : son optimisme, elle le sait, « est une défense ». D’où une mélancolie affleurant sous la gaieté.
Franche mais farouchement pudique, elle se livre par éclats : « L’impudeur me semble indécente, presque porno »; « Moins on s’occupe de moi, mieux je me porte ». Enfant déjà, elle « ne voulait jamais qu’on la voie » et se réfugiait dans un placard « vital » avec ses livres et sa peinture.
- l’instinctif passe en dernier : « passer à l’action » et « concrétiser ses plans multiples » lui coûtent. D’où une difficulté, qu’elle revendique presque, à tout finir, à préférer le plaisir de l’idée à l’effort de la réalisation.
Nous pouvons donc faire l’hypothèse d’une comique virtuose, lumineuse en surface et mélancolique en profondeur.
Le SEPT µ qui s’intègre en UN : la Constructrice
Quand le SEPT µ va bien, il modère son mental et déploie la tempérance, la concentration, le fait de mener à bien ses ouvrages. Surtout, il s’intègre en UN µ : il mobilise son instinct et se met à agir. Il gagne la patience et la prudence du UN, met de l’ordre, va au bout de ses projets et accepte de produire des efforts pour bien faire. En un mot, il devient Constructeur.
Loin du cliché de la zappeuse dispersée, Valérie Lemercier révèle, dès qu’il s’agit de son art, une perfectionniste dure avec elle-même : « Je n’aime jamais ce que je fais… j’ai la dent dure avec moi (…) par perfectionnisme. Et par manque d’indulgence. Je veux toujours faire mieux » jusqu’à viser « un film parfait ». Une rigueur qu’elle relie à son éducation : « Chez nous, tout était très réglé… la valeur sacrée, c’était : le travail ! » On est devant un 7 « travaillé », pas un 7 dispersé.
- une capacité d’immersion totale : pour Aline (César 2021 de la meilleure actrice), elle s’est faite recluse trois ans, refusant « le pastiche, la singerie, la moquerie ». La zappeuse devenue capable d’aller au fond d’un seul sujet ;
- un travail d’orfèvre au montage : elle monte, reconstruit ses fou-rires en post-production, cherche un ordre, une progression plutôt que la facilité ;
- un sens aigu du « bien fait » et du « vilain » : ce jugement tranché (« Je trouve ça vilain ») est la marque du UN qu’elle convoque pour hausser le niveau d’exigence.
Le Monde a résumé cela d’une formule : « l’artisanat du rire ». Son producteur Édouard Weil le confirme : « Elle est exigeante, elle n’abdique pas. C’est elle qui façonne, elle ne laisse pas façonner. »
Intégrée en UN, l’Épicurienne ne se contente plus de s’amuser : elle transforme sa fantaisie en œuvre maîtrisée, finie, aboutie.
Son Ombre : le repli en CINQ
Quand le SEPT µ va mal, il commence par surutiliser son mental : il fuit la souffrance et l’immobilisme, se fait faussement joyeux, se planifie un maximum de plaisirs pour ne pas ressentir son angoisse. Puis il se désintègre en CINQ µ : il s’isole, se coupe de ses émotions, rumine ses problèmes sans solution et cherche à s’insensibiliser. Elle le dit à sa façon : « Je m’isole : je me protège de moi-même. »
Chez elle, cette ombre n’est pas qu’une hypothèse : à 23 ans, derrière la fille drôle, une grande dépression la conduit à l’hôpital Sainte-Anne. « Je coulais… c’était abyssal. On ne peut même plus marcher », raconte-t-elle ; elle y restera six semaines et dira que cela lui a « sauvé la vie ».
Preuve, s’il en fallait, que l’optimisme du 7 est bien une défense et que le vide qu’il fuit peut le rattraper. Ce vide, elle finit par le nommer : ce qui l’a attirée chez Céline Dion, dit-elle, c’est « la solitude de quitter la scène… ce vide que l’on ressent quand la foule est partie ».
On en retrouve les signes plus discrets dans la mise à distance du chagrin et la garde jalouse de son intériorité : son rapport difficile au miroir (« Je déteste me regarder »), à un corps qu’elle n’a pas toujours aimé (« Je n’étais pas une enfant mignonne »), et son refus de l’introspection : « Quand je me surprends à m’analyser, je me donne le vertige. Donc je ne préfère pas. »
L’ombre la plus profonde du 7 reste ce qu’il fuit : la souffrance non regardée. La légèreté, qui est sa force, devient une fuite quand elle empêche de s’arrêter, de ressentir et d’aller jusqu’au bout de ce qui fait mal.
En résumé
Je suis une SEPT µ : Mentale ++ / Émotionnelle + / Instinctive –
Mon moteur ? « Faire rire et émouvoir… faire de l’effet. »
Je vois partout des possibles et je transforme le réel en terrain de jeu. Je tiens la douleur à distance et je sais, au fond, que mon optimisme est une défense.
Mon côté lumineux (avec l’intégration en UN) :
- Je suis inventive : je recadre le sordide en comédie et je rends la vie désirable.
- Je suis vive et contagieuse : je libère le rire et l’énergie autour de moi.
- Je deviens tempérante et concentrée : je cisèle, je monte, je vais au bout de l’œuvre.
- Je deviens « Constructrice » : je mets de l’ordre, je fais des efforts pour bien faire, je concrétise mes idées.
Mon ombre (avec la désintégration en CINQ) :
- Je me coupe de l’émotion et je me protège derrière la distance et l’ironie.
- Je fuis la souffrance au point de ne plus la voir, chez moi comme chez les autres.
- Je me disperse dans mille projets et j’ai du mal à m’arrêter et à concrétiser.
- Je risque, derrière la fête, de m’isoler et de me retrouver face à un vide que rien ne comble.
Sources utilisées :
- « Sauvés par le rire ? » — entretien avec Valérie Lemercier, propos recueillis par Fabienne Pascaud, Télérama, n° 3287, 9 janvier 2013.
- « Valérie Lemercier, l’artisanat du rire », Macha Séry, Le Monde, 3 novembre 2008.
- « Valérie Lemercier : « Je ne suis pas bizarre. Je veux être normale » », propos recueillis par Hélène Mathieu, Psychologies, 29 janvier 2009.
- « Valérie Lemercier : « J’ai compris qu’être belle est un choix » », propos recueillis par Anne-Laure Gannac, Psychologies, 29 juin 2012.
- « Valérie Lemercier’s Céline Dion Kinda-Bio-Pic » (« Power Balladeer »), Lauren Collins, The New Yorker, 28 mars / 4 avril 2022.
- « Valérie Lemercier : « Comme Céline Dion, je n’étais pas une enfant mignonne » », propos recueillis par Richard Gianorio, Madame Figaro, 26 février 2022.
- « Valérie Lemercier : « Moins on s’occupe de moi, mieux je me porte » », propos recueillis par Giulia Foïs, Psychologies, 1er décembre 2023.
- « Si je vais mal, donnez-moi du linge à repasser : les confidences de Valérie Lemercier dans Sept à Huit », propos recueillis par Audrey Crespo-Mara, TF1 Info, 6 avril 2025.