Profil : base 6, variante alpha — intelligences Mental / Émotionnel / Instinctif

Le 9 mai 1982, Il suffira d’un signe prend la tête du Hit RTL.

Sept mois plus tard, en décembre, Jean-Jacques Goldman touche sa dernière fiche de paie du magasin de sport de Montrouge, où il corde des raquettes et règle des skis pendant que sa mère tient la caisse.

« Ma dernière fiche de paie remonte à décembre 1982. J’avais pourtant déjà sorti Il suffira d’un signe, Quand la musique est bonne et Comme toi ! Il m’arrivait parfois d’enregistrer Champs-Élysées, de me démaquiller dans la voiture et de reprendre aussitôt ma place au magasin, mon vrai boulot. » (Équipe Magazine, 12 janvier 1994)

Économiquement, ce chevauchement est absurde : trois tubes, et il garde son tablier. Psychologiquement, il dit presque tout : pour cet homme, la preuve du succès ne vaut pas encore garantie, et la garantie passe avant l’évidence.

C’est la porte d’entrée la plus sûre dans un profil que quarante ans de discrétion ont rendu difficile à décrypter. Nous sommes certainement devant un profil mental et devant l’une des démonstrations les plus complètes de ce qu’un profil 6 peut faire de sa peur lorsqu’il cesse de la combattre et décide de s’en servir.

La peur : une donnée native, pas un accident de parcours

La plupart des personnalités publiques racontent leurs peurs après coup, une fois qu’elles ne coûtent plus rien. Goldman les a décrites très tôt, et ne s’est jamais rétracté.

« Enfant, moi, j’ai eu peur de tout. L’école, les autres, tout me terrifiait. Je ne comprenais pas le monde et les règles du monde. J’ai très tôt écrit un journal pour m’aider à voir comment ça fonctionnait, les filles par exemple, comment les séduire, etc. Il y a des gens qui sont dans le monde comme des poissons dans l’eau. Ils s’éveillent en souriant. Moi, je devais réfléchir. Tout a été compliqué. » (Télémoustique, 25 juin 2003)

Les personnes ayant une préférence de fonctionnement mentale ont du mal à se sentir naturellement chez elles en ce monde. Il est un grand inconnu qui fait peur. Cette crainte peut aussi donner envie d’explorer et de comprendre. Jean-Jacques a bien l’intelligence mentale en dominante. Pour lui, le monde est perçu comme un lieu dont on ignore la règle. Ensuite, immédiatement, sa parade se met en place : il tient un journal pour en décoder le fonctionnement social. Face à l’insécurité, il ne fuit pas, il ne fonce pas : il analyse. Le mécanisme, il l’a formulé comme une méthode :

« J’ai besoin de prévoir le pire pour goûter au meilleur. […] Petit, d’après mes parents, je montais dans la voiture en disant “on va avoir un accident et on va tous mourir”. »

On mesure ici à quel point le fait d’être mental va de pair avec une insécurité foncière en ce monde et un grand besoin de sécurité. Ceux qui travaillent en comités de direction connaissent bien ces profils : des gens à la fois précieux (demandeur de structure, de clarté, de fiabilisation…) et aussi parfois fatigant : l’éternel questionneur, celui qui voit tout ce qui peut ne pas fonctionner, etc. J.J. Goldman en donne une version fort originale :

« Je crois que tous les gens qui bossent ont peur. […] Je trouve ça personnellement assez sain. C’est une façon de se motiver pour ce qu’on fait.»

Ce que le mental fait de la peur

Si on poursuit avec le modèle des trois intelligences, Goldman est identifiable : Mental préféré, Émotionnel en appui, Instinctif sous-utilisé. Il le reconnaît lui-même, et depuis toujours. Pour l’Instinctif, c’est exactement là qu’il se déclare démuni.

« Je n’ai pas ce talent d’impro, cette magie qui se crée sur scène, un peu “cocaïnesque”. Mais ça peut venir à force de travail » (1984).

« J’en suis incapable : je ne suis pas assez habité. Et je n’ai pas non plus cette impudeur de la scène » (1985).

Dès 1977, il avait refusé de suivre Taï Phong en tournée et s’était fait remplacer sur scène. Et lorsqu’il a fini par y monter, sous la pression de son entourage, il a commencé par prendre des bêtabloquants. Le Mental ensuite, qui vient couvrir le terrain laissé vacant.

« Comme j’avais conscience de mes faiblesses, j’ai toujours essayé de travailler sur un vrai spectacle pour pallier mes insuffisances. Finalement, ça semble plaire au public. »

Le dispositif conçu remplace la bête de scène. Même chose pour l’écriture : jamais de page blanche, parce qu’il ne s’y assied jamais sans « trois ou quatre pages de notes » accumulées au fil des mois. Il raconte un exemple assez net de son empathie cognitive, caractéristique du Mental : la naissance d’Aïcha. Khaled lui demande une chanson. Voici ce qu’il fait de la commande :

« J’ai réfléchi mais je ne me suis pas dit : “Je suis un type connu, je vais lui balancer ça”. Je me suis dit : “Qui est Khaled ? Qu’a-t-il comme problèmes ? Qui est le public français ? Où est le point de convergence entre lui, le public et moi ?” » (Master-class Sacem, 11 mars 2014)

Ce n’est pas de l’inspiration, c’est une analyse de positionnement. Le diplômé de l’EDHEC n’est jamais très loin. Même chose pour D’eux, où il écrit pour Céline Dion, l’album en français le plus vendu de l’histoire (10 millions d’exemplaires) : « plutôt que de passer des heures à discuter avec elle, j’ai lu toutes ses interviews ». Céline s’en étonnera publiquement : comment quelqu’un peut-il écrire ses émotions ainsi sans la connaître ? Pour une émotionnelle, c’est difficile à imaginer.

Tiens donc, et l’Émotionnel ? Il est présent dans le résultat de ses chansons, second dans le processus. Goldman produit de l’émotion à l’échelle d’un pays, mais il la fabrique, il ne la déverse pas. Sa phrase la plus révélatrice tient en une ligne :

« La difficulté pour moi de correspondre avec les autres m’a poussé à écrire des chansons. »

L’émotion passe par l’écrit, c’est-à-dire par la tête.

La loyauté comme architecture

Le 6 ne résout pas son insécurité seul. Il la résout en construisant autour de lui quelque chose de fiable. Chez Goldman, cette construction est visible à l’œil nu, et spectaculairement durable.

Le noyau d’abord.

  • Michael Jones, rencontré à la fin des années 1970 (c’est lui qui l’avait remplacé au chant dans Taï Phong), est encore à ses côtés sur la tournée 2002.
  • Carole Fredericks, choriste en 1986, devient associée à parts égales quatre ans plus tard : au sommet de sa réussite commerciale, Goldman monte un trio et place son nom au milieu, par ordre alphabétique. Fredericks Goldman Jones.

Et de son équipe de tournée, celle qui le suit depuis les débuts, il dit ceci :

« Ça fait presque vingt ans que la base de l’équipe est là […] de façon à créer ce noyau et cette espèce d’équipe qui va venir après, et qui sera indestructible. »

On ne bâtit une équipe indestructible que si l’on tient le monde pour destructeur.

L’engagement ensuite. Coluche lui commande une chanson fin 1985 ; il l’écrit en trois jours, et restera trente ans l’homme-orchestre des Restos du Cœur et des Enfoirés, dont l’essentiel comme directeur artistique de la troupe. Pas trois ans, pas dix : trente.Ce n’est pas de la générosité spectaculaire, c’est une parole tenue jusqu’au bout : cela oriente vers un profil 6 : loyal, fiable, honnête, intègre, tenace… Le revers est franc :

« Je crois que l’on peut surmonter beaucoup de choses, mais pas la trahison. »

La faute impardonnable, chez lui, n’est ni l’échec ni la médiocrité : c’est le manquement à l’engagement. Là encore, une caractéristique du 6.

Reste le point le plus intéressant : son rapport à l’autorité. Goldman est allé jusqu’à le théoriser, en repensant au scoutisme laïque de son enfance :

« J’entends souvent dire aujourd’hui “j’ai un problème avec l’autorité”, mais quand vous avez fait du scoutisme, l’autorité ne fait pas peur, n’est pas une ennemie. Je sais que je peux m’y soumettre et l’exercer sans l’humilier. […] Je crois que le scoutisme m’a donné une vision tranquille de l’autorité, qui me permet aujourd’hui de mieux me rebeller contre l’autoritarisme ou les abus de pouvoir. » (La Vie, 21 juin 2007)

Et dans le même entretien, cette phrase qu’aucun autre profil ne prononcerait :

« Il vaut peut-être mieux se libérer d’une autorité que de ne pas en avoir du tout. »

Le 6 ne craint pas le chef. Il craint l’absence de cadre fiable, ce n’est pas pareil. Cela implique donc une relation ambivalente à l’autorité, allant de la soumission parfois servile à la rébellion marquée.

Ce qui explique le paradoxe apparent d’un homme qui a passé trente ans à diriger une troupe tout en répétant : « Je ne suis ni un leader, ni un führer », « nous sommes des chanteurs, pas des leaders d’opinions », et qu’il n’est qu’un citoyen qui ne se donne pas le droit, parce qu’il écrit des chansonnettes, de dire aux gens ce qu’ils ont à faire. Il refuse le statut et exerce la fonction. Ses collaborateurs de tournée, eux, avaient tranché depuis longtemps : « Ils m’appellent patron. »

La direction qu’il n’a pas prise

En désintégration, le 6 glisse vers le 3 : l’activité pour ne plus sentir, la performance, la gestion de l’image, la machine qui tourne à la place de l’homme. Le terrain était prêt. Dans les années 1980 et 1990, Goldman est une industrie. Il travaille sans relâche :

« Je travaille tout le temps. Je ne sais pas faire autre chose que de la musique. Le mot “vacances” est un mot qui ne m’évoque rien » (1994).

Et il devient un acteur économique complet de sa filière : auteur, compositeur, interprète, producteur, éditeur. Sa manière de voir les règles, quelles qu’elles soient, est d’ailleurs d’une lucidité un peu glaçante :

« Le seul moyen de ne pas être le jouet de ces règles, c’est de les maîtriser. »

Et puis il voit venir la suite, très tôt, et il le dit à qui veut l’entendre.

« Dès la fin de mon deuxième album, je disais qu’à mon avis, en deux disques, un artiste avait tout dit. »

« Cela fait très longtemps que je répète que je tourne en rond sur le plan musical. »

En 2001, interrogé sur la manière d’échapper à la répétition :

« Rien, je crois qu’il faut mourir, c’est tout. »

Alors il s’arrête. Dernier album studio sous son nom en 2001, dernière tournée achevée à Bordeaux le 10 décembre 2002, dernière apparition sur scène aux Francofolies de La Rochelle le 17 juillet 2004, retrait des Enfoirés en 2016 :

« à 65 ans et après trente ans d’Enfoirés, je crois qu’il est temps de passer la main ».

Quant au refus obstiné du retour, son ami d’enfance Jean Bender en donnait en 2021 le mobile le plus probable : il veut « éviter le ridicule d’un come-back pitoyable ». On a beaucoup lu que Goldman avait fui le succès. C’est mal lire. Il n’a pas fui le succès : il a débranché la machine avant qu’elle ne le fabrique. Sa flèche de désintégration, il l’a vue arriver et il a coupé le fil. C’est peut-être la décision la plus intelligente de sa carrière, et sûrement la moins imitée.

Une précision, parce que l’erreur circule partout : il n’a jamais cessé d’écrire. Des chansons ont continué de sortir, pour Patrick Fiori, pour Calogero, pour Gautier Capuçon, etc. Ce qu’il a arrêté, c’est l’exposition, pas le travail. Il a même poursuivi un engagement bénévole et est surtout resté fidèle à ses amis :  récemment, il a fait une apparition au premier concert de Céline Dion à Paris !

Les choix qu’il a fait

En intégration, le 6 va vers le profil 9 : la confiance remplace la vigilance, le rythme propre remplace la tension, la présence remplace l’anticipation.

Le mouvement est lent, mais il est lisible. Comparez l’homme de 1994, celui pour qui le mot « vacances » n’évoquait rien, à celui de 2001 :

« J’écris des chansons entre deux tennis, deux Scrabble et deux promenades. […] Je n’ai aucune obligation. Je me sens comme un retraité qui aime bien la chanson. » (L’Express, 20-26 décembre 2001)

Entre les deux, quelque chose a cédé, et ce n’est pas la capacité de travail : c’est la nécessité. Le reste suit, et s’installe dès la fin des années 1990. Le rapport à la mort, chez un homme dont c’était l’obsession enfantine, devient serein :

« Nous sommes actuellement une petite partie de cette chaîne infinie des vivants. »

Le temps devient une gratitude :

« On a été mort très longtemps avant […] et là, tout à coup, on a un petit flash de lumière sur nous qui va durer x années, et c’est un coup de pot. »

Et la postérité, qui devrait tourmenter un homme ayant vendu plus de 28 millions de disques, lui paraît « absolument subsidiaire ». Il y a enfin ce détail, qui vaut bien des démonstrations. L’homme qui n’était « pas une bête de scène », qui déclarait une « inaptitude totale » à la spontanéité des bandes de garçons, court : La Croix le décrivait en 2021 courant presque tous les jours dans les rues calmes de son quartier.

Le 9 a une intelligence instinctive. Lorsqu’un 6 qui sous-utilise son Instinctif commence à faire une place à cette intelligence rejetée, cela se voit d’abord là : dans le rythme, la marche, la respiration. Faut-il pour autant tout embellir ? Non. Les premiers retraits, ceux du début des années 2000, ressemblent encore beaucoup à de l’évitement : supprimer l’exposition, c’est supprimer le risque de décevoir, et c’est la manœuvre 6 par excellence. Ce qui est remarquable, c’est que le même geste a changé de nature avec le temps. Il a commencé comme une protection ; il a fini comme une paix. L’intégration n’est pas un état que l’on décrète, c’est une trajectoire qui prend vingt ans.

Ce que Goldman nous apprend

Le pays a fini par aimer chez lui exactement ce qui était son symptôme : la fiabilité d’un homme qui a peur de décevoir, la prudence de celui qui prévoit le pire, la constance de celui pour qui la parole donnée n’est pas négociable. Désigné personnalité préférée des Français pour la première fois en décembre 2012, il occupe la première place sans discontinuer depuis 2017, sans avoir rien fait pour, et à peu près tout fait contre.

La leçon n’est pas dans la discrétion, qui n’en est que la conséquence. Elle est dans la démonstration qu’une autorité peut reposer sur la fiabilité plutôt que sur le charisme, qu’un collectif peut tenir par l’engagement plutôt que par l’entraînement, et qu’il existe un courage propre au 6, qui n’a rien à voir avec l’absence de peur. Goldman est rarement sorti de son silence pour se défendre lui-même. Il en est sorti, en revanche, chaque fois qu’un principe ou la confiance du public étaient en cause. Un 6 en paix ne cesse pas d’avoir peur. Il cesse d’avoir besoin que le monde le rassure.

« Il vaut peut-être mieux se libérer d’une autorité que de ne pas en avoir du tout. »